Filles de Cîteaux

charte56En 1098, lorsqu'il se retire du monde au fond d'un bois deshérité et marécageux nommé "Cistel" en Bourgogne, accompagné d'une vingtaine de moines de son abbaye bénédictine de Molesmes, sans aspiration autre que de mener une vie monastique fidèle jusqu'à l'intransigeance aux principes, selon lui bafoués, établis par la règle de Saint-Benoît, c'est-à-dire vivre dans l'ascétisme, le dépouillement, la pauvreté, le silence, l'isolement du monde, par la prière et le labeur manuel (seule forme de revenu acceptable), l'abbé bénédictin Robert de Molesmes, dans son infinie modestie, n'a pas vocation à créer un ordre monastique nouveau, et ne peut imaginer qu'il vient de donner naissance à  une fantastique épopée spirituelle qui va marquer de son empreinte les XIIe et XIIIe siècle européens, transcendée par la figure emblématique de Saint-Bernard (Bernard de Fontaine), son disciple le plus ardent, premier abbé de Clairvaux, avec le nom duquel les historiens qualifieront le XIIe siècle, dit " siècle de Saint-Bernard", et qui sera honoré bien après sa mort du prestigieux et dernier titre de docteur de l'église délivré par l'Eglise catholique. 

Car dans la fulgurance de l'expansion démographique et économique qui à partir de la seconde moitié du XIe siècle va transformer le paysage européen et lui donner le visage que nous lui connaissons en partie aujourd'hui, les moines cisterciens diffèrent des bénédictins par leur pauvreté, leur total rejet du luxe et du confort matériel, leur renoncement au monde, leur refus de perception de l'impôt, et des offices religieux simples et réduits à l'essentiel qui permettent l 'indispensable travail manuel, alors que ceux-ci conçoivent leurs abbayes comme le Palais de Dieu sur Terre et pour cela bâtissent des monastères plus luxueux que les demeures des rois et des empereurs terrestres (Cluny), eux-mêmes en constituant la cour qu'ils animent par d'interminables et magnificients offices religieux qui requièrent tout leur temps et toute leur énergie ... et s'enrichissent et s'amolissent de la multiplicité des dons des fidèles et des nobles personnages et souverains. 

Dans une société encore purement agricole où les villes émergentes n'ont pas atteint la dimension démographique et le degré de puissance économique et de richesse qui assurera leur primat à partir du XIVe siècle, en ces temps où domine encore l'affirmation que le sacrifice et les prières de quelques saints moines peut racheter les péchés de l'autre part de l'humanité pècheresse et lui ouvrir les portes du paradis, les cisterciens malgré eux, par leur dépouillement absolu et leur infinie modestie et simplicité apparaîssent comme les plus saints parmi les saints et suscitent dans toute l'europe chrétienne une vague inouie de sympathie et de dons en leur faveur. Car donner aux cisterciens, c'est acquérir une part de leur sainteté et s'ouvrir ainsi les portes de la vie éternelle ...

filiation2076_smallEn ces temps nouveaux et inconnus de forte croissance démographique, de prospérité et d'enrichissement, alors que règnent féodalité et éparpillement des pouvoirs en des myriades de minuscules "principautés", que l'affirmation d'un pouvoir central et d'états forts autour d'un monarque puissant n'est encore que voeu chimérique porté par exemple par le roi Louis VI le Gros, (réduit à tenter de reconquérir ses minuscules territoires franciliens et les débarrrasser des banes de pillards qui les parcourent), dans cette société inique marquée jusqu'à la caricature par la règle de trifonctionnalité mise en évidence par Georges Dumézil pour les sociétés issues des peuples indo-européens (95% de la population doit mener une vie de misère et de labeur pour enrichir et nourrir une caste des guerriers et la caste supérieure des Prêtres), cette recherche constante et permanente d'un retour à une pureté originelle des valeurs chrétiennes parcourt l'Europe et dans son foisonnement est vecteur de création d'ordres religieux (notamment les Chartreux autour de Saint-Bruno qui est venu s'instruire un temps à Molesmes auprès de Robert, ou les Camaldules), ou de croyances qui seront qualifiées de schismatiques comme le catharisme .

Le pays occitan, à l'instar d'une europe unitaire par son organisation sociale et par les valeurs chrétiennes qui la structurent et l'unifient, qui après les siècles noirs du repliement et de la sclérose du haut moyen-âge est désormais portée par un élan vital d'expansion territoriale au-travers la reconquête du tombeau du Christ à Jérusalem (1098 également ....), s'ouvre largement dans la première partie du XIIe siècle aux cisterciens qui sont invités à fonder des abbayes, notamment en Lauragais, Comminges, Gesse, Gascogne, Bigorre, Lomagne ...

 

Et s'ils n'en sont pas la cause, les cisterciens accompagnent et amplifient ce progrès ; par le défrichement des nouvelles terres (artiguer dit-on en occitan, essarter en langue d'oil), généralement déshéritées, qu'ils ont reçu en dons de seigneurs locaux ou d'évêques soucieux de les voir s'installer sur leur territoire et qu'ils vont mettre en valeur et enrichir ; car ils deviennent vite des experts en matière d'assèchement des marais et de gestion hydraulique, qu'ils parviennent à maîtriser comme nul autre. Mais ils vont également rationaliser l'agriculture, tant en matière d'amélioration de l'outillage que de sélection des espèces, et apporter également énormément en matière d'élevage. Par leur maîtrise de l'énergie hydraulique, ils seront également pionniers dans cette première industrialisation des procédés de production, qui caractérise la première "révolution industrielle" !

Dans toute l'Europe, 535 abbayes cisterciennes à la fin du XIIe, plus de 700 à la fin du XIIIe siècle ; qui mieux que ces chiffres étonnants peut traduire l'extraordinaire élan de ferveur qui porta les cisterciens durant ces deux siècles !

Mais en pays occitan, ils vont aussi participer à la grande oeuvre civilisatrice que furent les créations des bastides, ce concept nouveau, rationnel, révolutionnaire d'aménagement du territoire par la création de villes nouvelles dont sont issues nombre de nos cités, qui structurent toujours notre quotidien ... on qualifiera de "gothique occitan" cette formidable aventure qui fait pendant à l'édification des cathédrales gothiques par les pays du nord.

 

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