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Guerre aux démolisseurs

"O français, respectons ces restes !
Le ciel bénit les fils pieux
Qui gardent, dans leurs jours funestes,
L'héritage de leurs aïeux.

 

hugoVictor Hugo est âgé de 23 ans lorsqu'il publie, en 1825, ce pamphlet ; déjà considéré comme l'enfant prodige de la littérature, bien en cour et consulté par le monarque Louis Philippe sur les questions touchant la peine de mort à laquelle il est farouchement opposé - (il sera fait chevalier de la légion d'honneur cette même année) - il a été témoin des ravages et destructions indicibles et indignes infligés aux trésors architecturaux médiévaux par les spéculateurs, "la bande noire" disait-on à l'époque, qui les avait acquis pour une bouchée de pain lors de leur vente comme biens nationaux et réalisaient immédiatement leurs bénéfices en les détruisant pierre à pierre pour les revendre comme matériaux de construction.

Hugo fustige l'indifférence, voire la complicité des collectivités locales qui laissent faire sans réagir ces destructions criminelles du patrimoine et exige le vote d'une loi pour la protection patrimoniale.

Ces écrits, qui seront relayés tout au long du XIXe siècle par d'autres grands écrivains et intellectuels, sont le fondement du sentiment patrimonial unaniment partagé aujourd'hui

« Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays."

" Une loi suffirait; qu’on la fasse."

"Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c’est donc dépasser son droit que de la détruire »

" Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration, se continue avec plus d’acharnement et de barbarie que jamais. Depuis la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d’endroits, le pouvoir local, l’influence municipale, la curatelle communale a passé des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent pas lire. On est tombé d’un cran. En attendant que ces braves gens sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit naturel et normal de cette machine de Marly qu’on appelle la centralisation, la bévue administrative s’engendre toujours, comme par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse. » « Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. »

« A Paris, le vandalisme florit et prospère sous nos yeux. Le vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s’est installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit bruit, comme le rat son fromage. Et certes, il gagne bien son argent. Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de cet admirable vieux Paris. Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté, bouffi d’orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents. Il est professeur. Il donne de grands prix d’architecture. Il envoie des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte française. Il est de l’institut. Il va à la cour. Il donne le bras au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à l’oreille. Vous avez dû le rencontrer. »

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« À quoi servent ces monuments ? disent-ils. Cela coûte des frais d’entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre, et vendez les matériaux. C’est toujours cela de gagné. Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l’art sur son utilité ? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l’art sert ! »

Victor Hugo - Revue des Deux Mondes - " Guerre aux démolisseurs" - 1825/1832